« ça a débuté comme ça…
(…) Depuis 4 semaines qu’elle durait la guerre, on était devenus si fatigués, si malheureux, que j’avais perdu, à force de fatigue, un peu de ma peur en route. La torture d’être tracassé jour et nuit par ces gens, les gradés, les petits surtout, plus abrutis, plus mesquins et plus haineux encore que d’habitude, ça finit par faire hésiter les plus entêtés à vivre encore. Ah, l’envie de s’en aller…(…) Tant qu’on y resterait en vie, faudrait avoir l’air de chercher le régiment.Pour que dans le cerveau d’un couillon la pensée fasse un tour, il faut qu’il lui arrive beaucoup de choses, et des bien cruelles.
Celui qui m’avait fait penser pour la première fois de ma vie, vraiment penser, des idées pratiques et bien à moi, c’était bien sûr le commandant Pinçon, cette gueule de torture. Je pensais donc à lui aussi fortement que je pouvais, tout en brinquebalant, garni, croulant sous les armures, accessoire figurant dans cette incroyable affaire internationale, où je m’étais embarqué d’enthousiasme… Je l’avoue. (…)De loin le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l’écluse, un autre pont, encore une arche, une autre, l’écluse, un autre pont, loin, plus loin… Il appelait à lui toutes les péniches du fleuve toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne, et nous, tout qu’il emmenait, la Seine aussi, tout.Qu’on n’en parle plus. »
Céline L-F Au bout de la Nuit.
» Au commencement était le Verbe…
« (…) Depuis des kalpas qu’elle durait la guerre… on était devenus si fatigués, si gris, si malheureux, que nous avions perdu, à force de fatigue, un peu de notre lumière en route, et de notre santé, et de notre intelligence aussi. La torture d’être tracassés jour et nuit par ces gens, les gradés, leurs sous-fifres, ceux de la santé avant tout, et ceux de la croissance économique, et ceux de la croissance de ceux qui croient être ce qu’ils ne sont pas ; les petits coqs aux cols durs, les bien polis surtout, plus abrutis, plus mesquins et plus haineux encore que d’habitude, ça finit par faire hésiter les plus entêtés à vivre encore. L’insanité de devoir traiter avec ces gens qui ne sont pas des gens, mais des agents, de quoi ? On n’en sait rien… on suppute, on susurre… on se tournicotte la cervelle, et parfois même on ne fait que ça, on ne vit que pour ça. Et les machines alors ? encore et toujours des machines, et des voix de machines, sans fin… clic, clic… bip bip… Personne en face.
Ah, oui, de ça on est certains, y a personne en face !
Ah y savent y faire ceux là, planqués par les écrans, et les écrans des écrans, surtout pas se mouiller dans la mouise générale postillonnée à coup de bonne conscience propagande. Les postillons, ouais, justement, parlons-en, nous on aurait pas le droit de sprayer nos gouttelettes !
Et la torture d’être intrusés jours et nuits, déjà dans l’utérus de nos mères, et même avant, par les pensées de nos pères et celles de leurs pères et de leurs mères, et encore et toujours par l’invisible pernicieux du dedans comme du dehors par tout ce qui ne se voit pas. La torture d’être fracassés frelatés jours et nuits, par ce qui ondule, ce qui pullule et ce qui pilule, du nanominuscule au géant des ondes. Non c’est pas Neptune, y a belle lurette que celui là est reparti queue de poisson entre les jambes vers sa sous marine et étanche cabine, au cas où son trident malencontreusement rencontrerait un baril atomique.
Ouais, surtout pas prendre de risques… au cas où…
Survie…
Ah, l’envie de s’en aller…(…) Tant qu’on y resterait dans cette Matrice, faudrait avoir l’air de chercher le régiment. Faudrait faire semblant de rester dans les rangs. Gentils gentilles et passepartout clonés et doudous du oui oui. Aux armes citoyens ! Oui oui… Aux larmes pauvres humains !
Oui oui, restez larves les raplaplas…
Pour que dans le cerveau d’un couillon la pensée fasse un tour, il faut qu’il lui arrive beaucoup de choses, et des bien cruelles.
Ce qui m’avait fait penser pour la première fois de ma vie, vraiment penser, des idées pratiques et bien à moi, c’était bien sûr la plus grosse couillonnade du commandant Pinçon, cette gueule de torture. Cette fois-ci la couillonnade avait dépassé les bornes du couillonisme, c’est tous ensemble qu’ils s’y sont mis, tous les Pinçon du monde, à piailler la même chanson.
Je pensais donc à cette chanson aussi fortement que je pouvais, tout en brinquebalant, garni, croulant sous les armures, et chauffant sous le masque, accessoire figurant dans cette incroyable affaire internationale, où je m’étais embarqué d’enthousiasme… Je l’avoue.
Je pensais si fortement de ma propre Pensée qu’il m’a semblé devenir intelligent d’un coup d’un seul, comme cela, la cécité m’a quitté. La couillonnade pour grandiose qu’elle était m’a fait rire, oui, rire tant et si bien que le masque est tombé, et l’armure a pété !
Et là je me suis dit « Mon vieux quand on fait danser les couillons, tu ferais bien mieux d’être à l’orchestre, et d’en être le Chef même ! »
(…) De loin le Remorqueur a sifflé ; son Appel a passé le pont, encore une Arche, une autre, l’écluse, un trou noir, un autre pont, encore une arche, une autre, encore un trou noir, l’écluse, un autre pont, loin, plus loin… IL appelait à lui toutes les péniches du fleuve toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne, et nous, TOUT qu’il emmenait, la Seine aussi, et les gens, et les Pinçon et la méchante chanson, les nanominuscules et ogres géantissimes, et les petites pilules, et même le lâche Neptune, TOUT.
Qu’on n’en parle plus. »
Voyage au bout de la Nuit, MYRHA. Pâques 2020
Remerciements à: Evangile de Jean (Jean 1.1) Louis- Ferdinand Céline, Marcel Pagnol.



